
journalis.me : Concernant la formation des Magistrats, y’avait-il par le passé une “formation liée à la gestion des échanges avec la Presse” et si ce n’était pas le cas, y’en-a-t-il une aujourd’hui..?
Éric de Montgolfier : M’étant éloigné des formations mises en place, je ne sais si l’on a conservé celle qui, après l’affaire VA-OM, avait conduit à réunir les procureurs de la République par petits groupes pour les confronter à des situations difficiles (mises en cause des institutions publiques par exemple…) et les préparer à les affronter. Il fallait toutefois constater que ces formations étaient assez sommaires et très insuffisantes pour ceux dont le talent était assez médiocre en ce qui concernait la communication « de crise ». Il semble que cette tentative ait été abandonnée pour la création de chargés de communication dont il reste à déterminer s’ils doivent canaliser l’information dans le respect de l’article du code de procédure pénale qui la prévoit ou la museler pour la satisfaction des autorités politiques.
journalis.me : Comment avez-vous, personnellement, appris à communiquer avec la Presse, êtes-vous peut-être partis du postulat que “c’est aux Journalistes de faire leur travail et point”..?
Éric de Montgolfier : Le métier que j’avais choisi comportait nécessairement, de mon point du vue du moins, l’obligation d’expliquer mon action au sein du Ministère public, cet organe de l’institution judiciaire qui a la charge de faire respecter l’intérêt général. Dans cette conception, les médias sont nécessairement partie prenante puisque, pour certaines affaires, l’intérêt est tel que le procureur doit recourir à un intermédiaire pour faire entendre sa parole au plus grand nombre. Communiquer avec la presse était donc une nécessité et je ne voyais pas qu’il y ait une différence entre parler à l’un de mes concitoyens ou parler à un journaliste, même si certains se sentent investis d’une mission qui excède largement leur fonction dans notre société.
journalis.me : Est-ce que les relations avec la Presse ont profondément changé ces dernières années avec l’immédiateté de l’information et les réseaux sociaux..?
Éric de Montgolfier : Sans doute puisque les transformations technologiques ont permis un accès à l’information dont la presse perdait ainsi la maîtrise, pour autant qu’elle en ait réellement disposé et voulu la partager équitablement, ce qui n’a pas toujours été le cas. Alors, trop souvent, leur monopole battu en brèche, nombre d’organes de presse, dans un souci de rentabilité voulue par ses propriétaires, des financiers bien souvent, ont sacrifié l’exactitude à la précipitation, le professionnalisme à l’urgence, au détriment de la vérité et de quelques uns de nos principes démocratiques.
journalis.me : Qu’est-ce “qu’une communication réussie entre la Presse et un Procureur” dans le cadre, par exemple, d’une enquête sur une disparition inquiétante de personne(s)..?
Éric de Montgolfier : Il s’agit pour le procureur de s’en tenir à la vérité du dossier, pas celle qu’il envisage mais celle dont il a connaissance au moment où il parle, sans la solliciter en rien. Pour le journaliste sa mission certes est différente, car il n’incarne pas une institution ; du moins ne devrait-il pas transformer les faits, pour quelque satisfaction que ce soit, ni tenter de faire prévaloir une opinion qui les déformerait. La culture du sensationnel n’a aucune place dans le débat judiciaire et chacun doit être attentif, pour sa part, à ce que ses propos et ses commentaires sont susceptibles de porter atteinte à des tiers qui, peut-être, sont réellement innocents de ce qui leur est reproché publiquement. Pour ce qui est d’une communication réussie, encore faudrait-il que le procureur et le journaliste soient des partenaires, ce qui, le cas échéant, pourrait être dangereux…
journalis.me : Un ou une Procureur(e) ne peut-il/elle pas être tenté d’en dire parfois plus sur la procédure en cours dans le cadre d’une affaire très médiatisée..? Personnellement, j’ai eu le sentiment ces derniers mois que certains des fondamentaux de la Justice qui sont pour moi la “présomption d’innocence et l’aspect à décharge” ont été plus ou moins mis de côté par certains Magistrats dans des affaires très suivies par les français.. Faites-vous le même constat..?
Éric de Montgolfier : Comment pourrais-je douter de ce que les magistrats sont soumis aux mêmes contingences que l’ensemble de l’Espèce ? Votre constat est parfois le mien, bien que je ne comprenne guère ce que vous évoquez parce « tenté d’en dire plus ». Si le magistrat ne succombe pas à la tentation, on ne peut que l’en approuver, non ? Mais la communication s’égare quand le procureur sort de l’étroit sentier que lui assignent les principes légaux, la présomption d’innocence notamment, celle que l’on évoque souvent mais que l’on ignore plus aisément encore, de la manière la plus universelle ,voire même par des avocats quand ils sont chargés des intérêts d’un plaignant .Quant à instruire à charge et à décharge, l’obligation pèse sur le juge parce qu’il est seul chargé de d’exprimer la Justice et chacun serait bien inspiré d’y songer quand il porte un jugement sur un dossier qui n’est pas encore achevé.
journalis.me : Nous ne sommes pas aux États-Unis (fort heureusement..) mais j’imagine que vous avez vécu durant votre carrière des pressions, voire des menaces, liées à certaines affaires.. Est-ce que dans ce cadre, la Presse ne peut-elle pas être un “recours”, une “aide” afin de supporter ces différentes pressions..?
Éric de Montgolfier : Pourquoi cibler les Etats-Unis, comme s’ils se distinguaient mieux que d’autres sur ce point ? La tentative d’influencer le magistrat est assez couramment pratiquée dans notre beau pays démocratique et pas seulement pour de petites affaires. Nombreux sont ceux qui croient possible d’échapper aux conséquences de leurs actes et tentent de s’y soustraire, avec plus ou moins de bonheur, certains disposant sans doute de plus de moyens et de relations que d’autres. Les pressions, les menaces font partie de l’arsenal mais il me semble que chaque magistrat doit trouver en soi la force d’y résister, comme à une conséquence inéluctable du choix qu’il a fait un jour de servir la justice, avant sa personne. Tant mieux si les médias s’émeuvent et prennent sa défense, soucieux des libertés démocratiques et peut-être parce qu’ils en ont été victimes ou savent pouvoir l‘être. Qui s’en affecterait, d’autant plus que ce n’est pas toujours le cas… Mais l’essentiel de la réponse doit venir de celui dont la robe n’est plus une protection suffisante ; il lui faut donc une « ossature morale », pour reprendre le mot de Saint John Perse, le poète des Vents, et cela devrait suffire.
journalis.me : L’”affaire Grégory” a très certainement été le pire à tous les niveaux et concernant la Presse, celle-ci à malheureusement plus qu’influencé les différents protagonistes avec les terribles conséquences que nous connaissons tous.. Depuis, les choses ont changé du côté de la Presse mais ne risque-t-on pas de retomber un jour dans un affolement médiatique tel qu’une tragédie pourrait à nouveau survenir..?
Éric de Montgolfier : Tout est possible à l’incompétence quand elle s’associe au narcissisme et à la veulerie.
journalis.me : Certains (rares fort heureusement..) “spécialistes police-justice” de chaînes d’informations se prennent quasiment pour un Procureur, occultant sciemment l’aspect “à décharge” d’un dossier, j’imagine que cela vous “agace”..?
Éric de Montgolfier : Pas vraiment, dès lors que je les laisse à leur place, au même titre que tous ces médecins qui viennent expliquer qu’ils sont débordés par l’épidémie… Mais qui peut s’y tromper ? Il est vrai que ma formation peut me permettre de considérer leurs propos avec la distance nécessaire, même en craignant que d’autres ne les tiennent pour pertinents. Il ne fut jamais dans ma fonction de changer les Hommes, juste de les contraindre à se changer.
journalis.me : Les réseaux sociaux sont devenus de véritables tribunaux populaires ou la violence des mots est impressionnante.. On y trouve de très nombreux personnages pour beaucoup anonymes qui n’hésitent pas à “demander la peine de mort” pour un mis en cause dans une affaire sensible.. Est-ce que cette pression “populaire” peut être compliqué à gérer et celle-ci peut-elle accélérer la mise en examen voire une mesure de détention provisoire afin de préserver l’intégrité physique du mis en cause..?
Éric de Montgolfier : Les réseaux sociaux ? A la différence du Président de la République je ne les fréquente pas et j’entends m’y tenir ; à les évoquer sans cesse, même pour les critiquer ou leur répondre on finit par les cautionner, à leur donner de l’épaisseur. Depuis bien longtemps je redoute les mouvements de foule que protège l’anonymat, cette bêtise à front de taureau qui avait, avant l’heure, inspiré Horace « odi profanum vulgus et arceo ». Mais la justice commande de ne pas stigmatiser les seuls réseaux sociaux quand il s’agit de l’appétit que suscite la peine de mort ; il est encore assez répandu… Est-ce que toute cette médiocrité est de nature à compliquer l’exercice judiciaire, à le dévoyer même ? Puisque vous utilisez le verbe pouvoir, je ne saurais répondre que par l’affirmative, ne sachant que trop qu’il n’est pas exceptionnel d’user de la détention provisoire pour protéger l’auteur présumé des faits. Terrible hypocrisie qui salit la Justice mais il faut avouer qu’elle ne s’en tire pas mieux quand elle utilise le même procédé pour obtenir les aveux qui lui manquent !
journalis.me : Est-ce que pour vous, en 2022, il est “normal” ou “envisageable” qu’un Procureur français ait un compte Twitter..?
Éric de Montgolfier : Certes le temps de la justice n’est pas celui du monde profane. Néanmoins l’institution ne peut ignorer les réalités dans lesquelles elle se meut et décide du sort des Hommes ; alors elle ne peut ignorer combien les nouveaux modes de communication ont transformé la société et se doit d’en tenir compte, ce qui ne signifie pas s’en inspirer. Mais je ne crois pas qu’il soit dans la fonction d’un procureur de posséder, pour l’exercice de sa fonction, un compte twitter. A quoi lui servirait-il ? J’en vois surtout le risque pour la Justice, la tentation d’une réactivité événementielle quand la vérité s’inscrit dans la réflexion et la mesure, tout le contraire de cet instrument.
journalis.me : Les gens disent souvent (toujours en 2022..) “qu’il n’y a pas de Justice, que les jugements sont très aléatoires” et certains autres disent même “qu’il ne vaut mieux pas avoir affaire à la Justice parce que celle-ci pourrait se retourner contre eux, même lorsque l’on semble être dans son bon droit”.. Qu’est-ce que vous aimeriez dire à ces hommes et à ces femmes afin qu’ils croient, à nouveau, en la Justice en France..?
Éric de Montgolfier : Simplement qu’ils ont raison, car, s’il ne convient pas de se méfier de la Justice en tant qu’espoir d’une société qui ne proposerait qu’un idéal, il est nécessaire de ne jamais oublier qu’elle est servie par des hommes et des femmes pétris de qualités et d’insuffisances. Humaine elle est nécessairement imparfaite. Ce n’est pas sans en être conscient que le législateur interdit de critiquer les décisions de justice ; sinon comment comprendre cette prohibition de précaution ? Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de Justice, simplement que ses décisions expriment UNE vérité, pas nécessairement LA vérité.
journalis.me : Dans le même temps ces mêmes personnes se disent “choquées de voir certains politiques incarcérés ou poursuivis durant de nombreuses années par des Magistrats”, comment analysez-vous cette sorte de schizophrénie..?
Éric de Montgolfier : Où serait la schizophrénie ? Il me semble au contraire très cohérent de se méfier de l’institution judiciaire et d’en critiquer les décisions quand elles sont contraires à l’opinion de celui qui les conteste. Car l’imperfection est des deux côtés et peut-être plus forte encore chez ceux qui ne tiennent la justice que comme l’instrument de leurs passions. Les uns vitupèrent contre les juges parce qu’ils les contrarient, d’autres les louent parce qu’ils les servent ; tous s’égarent également et les élus s’en emparent pour favoriser leur impunité.
journalis.me : Comment trouve-t-on un épanouissement professionnel, le sentiment d’avoir bien fait son travail lorsque l’on est Procureur et comment intégrer “ce que la Presse en dira”, comme un élément de l’ensemble du dossier, sans en prendre compte..?
Éric de Montgolfier : Ce qu’en dira la Presse ? A partir du moment où il se soucie de plaire, le magistrat s’éloigne de la justice. Il me revient cet épisode où, après une audience où un dossier retentissant avait été examiné et alors que les journalistes s’étaient retirés, le président du tribunal s’était tourné vers un fonctionnaire de police qui revenait dans la salle et l’avait interpellé : » la Presse est-elle contente ? ». On vit bien alors qu’il avait travaillé davantage pour la Presse, donc pour sa vanité, que pour la Justice. La première était satisfaite, mais pas la seconde car le magistrat, usant d’une disposition alors rarement utilisée, avait condamné le prévenu au port d’un bracelet électronique en oubliant qu’il devait pour cela posséder une ligne téléphonique fixe, ce qui n’était pas le cas… Qu’importe, la Presse était contente, repue d’images et de faux-semblants ! Servir ou se servir, cela restera toujours le baromètre fondamental de toute activité professionnelle.
journalis.me: Petit clin d’œil, vous souvenez-vous d’un article de Presse qui vous a fait sourire – sur une affaire “plus légère” – parce que, visiblement, le ou les Journalistes n’avaient pas compris votre cheminement intellectuel dans celle-ci..?
Éric de Montgolfier : Faudrait-il que je me souvienne de tous ces articles qui laissaient émerger de l’incompréhension ou de l’approbation des journalistes ? Narcisse s’est perdu le jour qu’en voyant son reflet dans l’eau il devint amoureux de sa propre image ; en cherchant la mienne en permanence dans les médias je craindrais de suivre son sort. La presse a ses limites, d’abord celles de ceux qui en vivent, et, pour m’en garder, il me suffit d’évoquer ce journaliste local qui vint me trouver alors que j’avais ouvert une information contre un juge d’instruction et une autre contre un évêque orthodoxe ; il me suggéra de différer l’une des deux pour permettre à son journal de consacrer sa Une à chacune à son tour. Alors, n’est-ce pas, l’amour ou la haine n’ont qu’un sens bien relatif…
(Entretien réalisé par Jérôme Faraill pour « journalis.me ©️ 2022″. Photo copyright : Loïc Thébaud. Toute reproduction, même partielle, interdite. Remerciements : Monsieur Éric de Montgolfier ancien Procureur de la République du Tribunal de Grande Instance de Nice et Procureur Général près la Cour d’appel de Bourges).
